SOUVENIRS DE VEILLÉES FUNÈBRES

 

 
 

Au commencement du siècle, ce n'était pas encore la coutume de faire embaumer les morts. On installait le défunt sur une table à tréteaux faite de planches recouvertes de coton blanc, delà l'expression: "Il est sur les planches", pour dire que quelqu'un était décédé, mais pas encore inhumé. Ce n'était que la veille au soir ou même le matin du service qu'on le mettait dans un cercueil, souvent fabriqué par quelque menuisier de la localité. C'est la raison de la coutume établie de mettre le corps du défunt "sur les planches" en attendant que le cercueil soit fait. Cette coutume se pratiquait même pour ceux qui achetaient les cercueils chez un fournisseur, lequel prêtait aussi, bien souvent, le corbillard. La veille de la sépulture, celui qui devait conduire le corbillard transportait, en même temps, le cercueil qu'on plaçait dans la chambre mortuaire. Deux ou trois personnes, généralement le matin de la sépulture, y déposaient le corps avant de partir pour l'église.

Comme il n'y avait pas d'embaumement, il ne fallait pas trop tarder à procéder aux funérailles, surtout lorsqu'on était en été et que la personne défunte était décédée "dans toute sa graisse", ou encore d'une maladie qui favorisait la corruption. Assez souvent, on prenait une forte prise d'odeur nauséabonde dans la chambre mortuaire ou dans l'église. Si les cercueils n'étaient pas étanches, il n'était pas rare qu'un écoulement d'eau et de sang corrompus s'en échappât, et la maison, de même que l'église, en restaient imprégnées durant plusieurs jours. N'étant pas embaumé, le corps, en plus d'être raide et froid, avait la pâleur de la mort, ce qui effrayait bien des femmes et des petites filles. Ceux qui l'ensevelissaient lui fermaient les yeux et, pour tenir les paupières closes, ils lui mettaient des grosses cents noires sur les yeux jusqu'à ce que la rigidité du corps fût complète. Alors, c'était vraiment épeurant. D'autres fois, les paupières, n'ayant pas été assez bien fermées, s'entrouvraient, ce qui n'était pas de nature à calmer la nervosité des femmes.

Dès que le défunt, installé "sur les planches", était devenu accessible, on commençait à réciter le chapelet pour le repos de son âme, et l'on continuait ainsi, toutes les heures, jours et nuits, jusqu'au départ pour l'église. Pour la nuit, des parents ou des voisins se dévouaient pour maintenir ce qu'on appelait "la veillée du corps", durant laquelle on récitait le chapelet régulièrement toutes les heures, puis on réveillonnait vers minuit.

Ce n'était pas toujours très édifiant, cependant, que "la veillée du corps". D'aucuns en profitaient pour prendre un coup et conter des histoires drolatiques, pas toujours catholiques. Et, si le défunt avait eu, durant sa vie, des manies un peu ridicules ou s'il n'était pas trop futé, il y avait toujours quelqu'un qui le rappelait, par des paroles et par des gestes, pour faire rire les autres. Ainsi, il arrivait assez souvent qu'on assistait à une partie de plaisir.

Il arrivait aussi qu'en un clin d'oeil la maison se vidait de ses "vielleux", lorsque le corps du défunt s'enflait par suite de la corruption qui se produisait. "Des gaz" s'échappaient, ou encore les mains croisées sur la poitrine bougeaient ou s'ouvraient par la force du gonflement du corps, et alors la peur s'emparait des vielleux.

Bien que très rarement, il arrivait aussi que celui que l'on croyait mort n'était qu'en léthargie et reprenait à bouger, même à parler pendant qu'on faisait "la veillée du corps". On rapporte, à ce sujet, bien des histoires, vraies ou fausses. Pour ma part, j'ai entendu parler d'une dame de Saint-André, je crois, qui avait repris vie et même vécut par la suite plusieurs années encore. Je me rappelle que, lorsqu'elle mourut vraiment, on avait retardé sa sépulture jusqu'à ce qu'elle donnât des signes de corruption, afin de s'assurer qu'elle était cette fois vraiment morte.

On raconte bien des cas identiques, et aussi que des corps s'étaient retournés dans leur tombe, ayant été trouvés ainsi, à la fin de l'hiver, dans les charniers où ils avaient été déposés durant l'hiver, en attendant de les inhumer lorsque la terre serait dégelée. Le cas se serait présenté particulièrement durant la grippe espagnole, et l'on raconte, par exemple, celui d'une jeune fille qui se serait rongé un bras en s'apercevant qu'elle ne pourrait pas sortir de son cercueil. Tout n'était pas réel, probablement, mais un certain nombre de ces cas ont été prouvés. De nos jours, il ne peut plus être question de cas semblables, parce que l'embaumement serait plus que suffisant pour tuer une personne qui serait en léthargie.

ACSCSA, Fonds Napoléon Dumont.

 
 

 

Volume IX Numéro 3 Septembre 1993

 
 
 

 

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