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Voici la petite histoire de mon grand-père, Polydore
Desjardins, qui devint un bourgeois dans son patelin de
Notre-Dame-du-Mont-Carmel, Kamouraska, en ayant appris, entre autres, à
construire des cercueils de qualité qui seront vendus
à prix raisonnable à ses co-paroissiens.
Grand-père Polydore
Desjardins était un homme de grand talent et sa philosophie dans la vie
était: "Trouve un besoin et alors comble-le." I1 fut l'un des nombreux
fils de Mont-Carmel, Saint-Pacôme et Saint-Philippe qui furent recrutés
par mon grand-oncle Samuel Boucher (lorsqu'il vivait à Mont-Carmel) pour
aller travailler à la brigue à Worcester, Mass.
Pendant ses cinq ans aux États, grand-père Polydore travailla à la
briquetterie appartenant à mon grand-père joseph Boucher et mon arrière
grand-père Edmond I'aquette sur Plantatior Street. Il y devint
contremaître ayant marié la fille de ce dernier en 1899, Emma, alors
âgée de seize ans. Elle lui apprendra à lire et écrire en français ainsi
qu'à parler l'anglais.
Lorsque grand-papa et grand-maman avait fait pour lui. retournèrent à
Mont-Carmel en 1901, ils avaient tante Bertha avec eux et oncle Alfred
qui était attendu sous peu. Mettant à profit les talents qu'il avait
développés dans l'équipement d'entretien aux États, grand-père Polydore
s'établit au centre du village, à courte distance de l'église.
En 1912, il y acheta une grande maison, sur l'actuelle rue Notre-Dame,
maison appartenant à Albert Côté. Il convertit l'étage supérieur en un
vaste dortoir, les garçons d'un côté, les filles de l'autre, afin
d'accomoder la famille alors composée de neuf enfants. Derrière la
maison qui avait déjà servi de magasin, il construisit une boutique de
deux étages pour y installer un moulin à scie pour scier, planer et
tourner le bois, le tout fonctionnant grâce à un moteur à vapeur.
Grand-père pouvait acheter des billots des fermiers des alentours qui
les lui apportaient "en trame". L'habileté de grand-père Polydore
augmentant, il ajouta à sa manufacture de planches (larges pour les
planchers, étroites pour les murs) un département de pièces pour la
réparation du matériel aratoire de plus en plus présent.
Lorsque le côté droit de la maison fut aménagé en bureau de poste,
tenu parla grand-mère Emma et ses filles, le moulin à vapeur du
grand-père Polydore avait fait son temps. Son revenu d'appoint avec la
construction de cercueils devint alors sa principale entreprise. Le
souvenir le plus ancien de ma mère, Rose, fille de Polydore, remonte
lorsqu'elle n'avait pas trois ans. Un de leurs amis, Désiré Lavoie,
transportait le petit corps de Désiré Desjardins le petit frère de Rose
duquel il était le parrain. . Il le transportait pour le placer dans le
petit cercueil que mon grand-père avait fait pour lui.
Lorsque le curé Joseph‑Alphonse Lessard sonnait le glas, grand‑père
allait au presbytère pour savoir qui venait de mourir. Il visitait alors
la famille du défunt pour proposer un cercueil convenant aux besoins et
à la bourse de la famille. Il se rendait ensuite à son entrepôt à
l'étage supérieur et descendait la boîte du bon format afin que
grand‑mère et ses à filles la décorent avec les tissus qu'il avait
apportés au cours de ses deux voyages annuels à Québec.
Quelquefois on pouvait travailler jusqu'au petit
matin sur la triste besogne. Le satin blanc était utilisé comme doublure
dans les petites boîtes des enfants n'ayant pas reçu le baptême. Les
jeunes filles héritaient du rose et les jeunes garçons du bleu. Pour ce
qui est des adultes, les hommes avait du satin gris et les femmes du
violet. La qualité du matériel extérieur variait avec les bourses des
clients et le crucifix était fixé légèrement sur le couvercle afin
d'être retiré facilement avant l'inhumation. De 1912 à
1923 (année où mon grand-père émigra encore aux États avec ses quinze
enfants), 281 personnes étaient décédées à Mont-Carmel 93 d'entre elles
étaient des enfants de moins d'un an et 31 autres avaient entre un et
cinq ans. À ses débuts, grand-père Polydore faisait
plusieurs étroites entailles sur les côtés de ses cercueils afin qu'ils
puissent épouser le contour des clients aux épaules les plus larges.
Plus tard, il construisit une citerne qu'il remplissait d'eau chaude
afin d'imbiber le bois et de rendre plus malléables les côtés afin de
donner au cercueil la forme désirée. Ce système permit aux plus jeunes
frères et soeurs de ma mère de s'asseoir et batifoler dans cette
première version du jacuzzi dès qu'ils en avaient l'occasion. Ils en
profitèrent également pour jouer à la cachette dans les cercueils en
préparation à l'étage supérieur de la boutique.
À un moment donné, grand-père Polydore vendit son entreprise à Alfred
Bérubé en 1923, après avoir été le premier concessionnaire Ford (1915).
Il eut une des trois premières automobiles à Mont-Carmel avec ses amis
Bruno St-Onge et François Roy. Il avait installé un engin à gazoline en
avant de sa demeure avec un réservoir à gazoline sous terre, sans doute
pour remplacer le moteur à vapeur qu'il avait utilisé pour le
fonctionnement de l'équipement du moulin aussi bien que pour faire le
plein des automobiles locales. Il fabriqua des boîtes
à beurre en bois pour François Roy, propriétaire de la beurrerie locale.
Ces deux personnes ont utilisé le moulin à bois pour bâtir deux petites
maisons à la grève de Saint-Denis où les deux familles se dirigeaient
souvent les fins d'aprèsmidi ou les fins de semaine, l'été.
L'an 1923 fut difficile pour le grand-père Polydore. Sa mère, Julie
Vaillancourt, décéda en mars, un mois après le curé Lessard, ce dernier
à 48 ans. Grand-mère Emma n'avait pas de racines dans la région comme
les Boucher depuis 1672 ou les Desjardins depuis 1696. Elle pleurait
toutes les nuits, regrettant sa famille à Worcester. Les oncles Alfred
et Albert de même que tante Bertha étaient déjà retournés aux États.
Alors, pour l'amour de sa vie, ma grand-mère Emma, grand-père Polydore
renonça à sa position enviable à Mont-Carmel et retourna avec sa famille
entière à Worcester, Mass. La suite, c'est une autre histoire.
Richard Boucher, Californie |