Accueil

Mont-Carmel

Précédent

Suivant

Index

     
 

De Polydore Desjardins
 à
Edmond Massé

Les boîtes à beurre à
 Mont-Carmel et ailleurs

Par Martin Massé

 
 

Mon père, Edmond Massé, a été fabricant de boîtes à beurre à Mont-Carmel (Kamouraska) de 1942 à 1964. Mon intérêt pour cette industrie trouve sa source dans mes racines familiales. Né en 1941, mon enfance et mon adolescence se sont déroulées parallèlement à l’évolution de son commerce où j’ai exercé mes emplois d’été jusqu’en 1961. Les pages qui suivent contiennent beaucoup d’informations parfois tirées uniquement de ma mémoire, parfois corroborées par certaines sources que je mentionnerai au passage.

Il est possible de retracer la fabrication des boîtes à beurre sur la rive sud du Saint-Laurent au début du 20ème siècle, soit vers 1906, et plus particulièrement de Saint-Mathieu de Rioux à Victoriaville. Les textes ci-dessous donnent un bref survol de cette industrie qui s’est développée parallèlement à celle du bois et plus particulièrement, à celle des moulins à scie. Nous débuterons d’abord avec Mont-Carmel, mon patelin d’origine, pour aller ensuite à des municipalités de de la Rive-Sud pour lesquelles on retrouve de la documentation écrite ou que ma mémoire peut receler.

Mont-Carmel (Kamouraska) 

Polydore Desjardins

Monsieur Polydore Desjardins a construit à Mont-Carmel un moulin à scie qui lui permettait de transformer le bois brut et de procéder à la fabrication de produits en bois, selon

http://www.rosairedionne.com/societehistorique/constructiondecercueils.htm

La même source ajoute que monsieur Desjardins a aussi fabriqué des boîtes à beurre et comptait monsieur François Roy, propriétaire de la beurrerie locale comme client. Dans « Notre-Dame du Mont-Carmel comté de Kamouraska 1867-1967 » Ulric Lévesque nous présente une photo de la beurrerie de François Roy prise en 1920. La fabrication des boîtes à beurre par monsieur Desjardins pourrait se situer à cette période, mais avant 1923, année où il a quitté Mont-Carmel (voir les pages 99 et 100).

Joseph et Thomas Santerre (1929 - 1942)

Messieurs Joseph et Thomas Santerre, tous deux originaires de Mont-Carmel, ont joué un rôle déterminant au niveau de l’activité économique de cette municipalité. On les y retrouve au début de 1929 dans le domaine de la transformation du bois au moment où la crise économique faisait son arrivée. Ulric Lévesque mentionne que les frères Santerre ont construit une nouvelle bâtisse pour abriter une manufacture de boites à beurre que l’on fabriquait déjà « au marteau et au maillet dans l'ancien moulin ». Voir :
 
http://www.mont-carmel.net/municipalite/economie_population.htm
Selon Réginald Grandmaison (1999, « Saint-Pacôme, ce dont je me souviens » page 155 »), Joseph avait acquis beaucoup d’expérience à Rivière-Manie à titre d’employé de la compagnie Power, de 1917 à 1929. Les Power y exploitaient un chantier et un moulin à scie. Thomas par contre, après avoir vendu sa part à son frère Joseph vers 1938, s’est établi à Saint-Philippe de Néri, comme propriétaire d’une boulangerie, jusqu’à son retour à Mont-Carmel pour l’ouverture de son épicerie, en 1949.

Edmond Massé (de 1942 - 1964)

Acquisition du commerce

Jusque-là entrepreneur forestier (jobber), Edmond Massé exécutait des contrats de coupe de billots pour les Plourde depuis environ cinq années. Deux des frères Plourde étaient ses beaux-frères; Alfred était marié avec Éva Massé, sœur de mon père et Albert avec Justine St-Onge, sœur de ma mère. À la fin de l’hiver de 1942, après entente avec Joseph Plourde, il avait dû laisser dans la forêt le bois coupé pendant la dernière saison à cause d’un dégel hâtif qui rendait impossible le transport des billots vers le Lac de l’Est.

Un peu avant, en 1941, Joseph Santerre avait intégré la Compagnie Power Lumber acquise par les frères Plourde. Messieurs Eugène Lévesque et Alfred Plourde ont alors rencontré Edmond Massé pour lui suggérer de faire l’achat du commerce de Joseph Santerre. Sa première réponse a été : « Je ne savais pas que c’était à vendre et je ne connais rien aux moulins à scie ni aux boîtes à beurre. »

L’ensemble des propriétés comprenait le moulin à scie, la manufacture de boîtes à beurre, un camion Reo, la résidence familiale et un lot à bois, le tout pour la somme de dix mille (10 000 $). La suggestion a porté fruit; au début de juin 1942 Edmond Massé faisait l’acquisition du commerce de Joseph Santerre, devenu l’unique propriétaire depuis quelques années. C’était le dernier volet du statut d’entrepreneur forestier de mon père et son passage au domaine manufacturier.

Incendie du moulin à scie

Un incendie a complètement détruit le moulin à scie, bâtiment de 60 X 60 pieds, en septembre 1948. Seule une assurance au montant de 2 000 $, qui couvrait à peu près l’achat récent d’un planeur, a partiellement dédommagé le propriétaire. Les activités de sciage et de préparation de bois de construction ont alors cessé.

Le moulin à scie et la manufacture de boîtes étaient mus jusque-là par deux moteurs à vapeur. La conversion à l’électricité avait été faite au cours des jours précédant l’incendie causé par une surchauffe de l’incinérateur. La chaleur du conduit de raccordement au tuyau principal avait enflammé le toit du moulin, vers trois heures du matin. Installé par les Santerre, ce tuyau provenait du moulin de Rivière-Manie. D’une hauteur de 90 pieds environ il dominait une grande partie du village de Mont-Carmel.

À l’exception du moulin à bardeaux, du planeur, de « l’embouveteuse » et de la cloueuses, toute la machinerie destinée à la fabrication des boîtes avait été conçue par Joseph Santerre. Bien présente dans la tradition orale, cette information se retrouve en partie chez Réginald Grandmaison (1999) « Saint-Pacôme, ce dont je me souviens », page 156.

Nouvelle orientation

Rolland, fils aîné de Joseph Santerre a travaillé pour Edmond Massé au cours des premières années, à titre de « millwright » je crois. Il avait dit à mon père que les boîtes à beurre ce n’était pas payant. Fort de l’expérience acquise, le nouvel acquéreur a préféré abandonner les activités de sciage du bois pour se spécialiser dans la fabrication des boîtes à beurre. Deux raisons ont motivé son choix. D’une part, la gestion des activités du moulin était exigeante au niveau administratif et d’autre part la productivité augmenterait beaucoup en spécialisant la main d’œuvre. C’est pourquoi il n’a rebâti qu’un petit moulin qui servait à préparer le bois nécessaire à cette activité. Une bonne décision car comme en le souligne Réginald Grandmaison (1999, page 156 dans « Saint-Pacôme, ce dont je me souviens »), Edmond Massé en a fait une industrie prospère.

Monsieur Joseph Santerre, il est important de le souligner ici, a toujours joué un rôle de conseiller ou de mentor auprès de mon père, de l’acquisition jusqu’à la fermeture du commerce, et plus particulièrement lors de la conversion de la vapeur à l’électricité. Monsieur Santerre avait totalement financé la transaction en accordant un prêt à son acquéreur. Plusieurs années plus tard ces deux hommes se sont retrouvés ensemble à Daaquam. Alfred Plourde avait embauché Lionel Drapeau et mon père comme contremaîtres; ils avaient le mandat avec Joseph Santerre, de remettre en marche une entreprise de sciage de bois acquise vers 1963, la Daaquam Lumber Inc. je crois.

Nouvel incendie

En octobre 1956 approximativement, un incendie se déclarait dans la manufacture de boîtes à beurre. Le feu avait pris naissance dans un bain de paraffine maintenue à l’état liquide par un élément électrique qui a fait l’objet d’un court-circuit. Comme c’était le dernier jour de la saison, cet accident n’a causé aucun retard dans la production. Les réparations ont été exécutées au cours de l’hiver suivant pendant la saison morte. Les assurances ont entièrement couvert les dommages causés, soit environ 5 000 $.

Une décennie prospère

La décennie des années cinquante s’est caractérisée par la croissance : la construction d’un nouveau bâtiment qui servait d’abri pour le séchage et d’entrepôt contenant environ 4 000 boîtes ainsi que l’achat d’un nouveau camion pour le transport des billots en témoignent. En 1960, la production des boîtes à beurre atteignait environ 62 000 unités. L’entreprise comptait jusqu’à 12 employés en haute saison. Je me souviens d’un soir de juillet où il ne restait que trois ou quatre boîtes en entrepôt, sur une possibilité d’entreposage de 7 000 boîtes. La température favorisait la production laitière et en conséquence celle du beurre, d’où une demande accrue pour les boîtes.

La saison des boîtes

La fabrication des boîtes se faisait de la mi-avril à la mi-octobre car les cultivateurs cessaient d’alimenter les beurreries à l’automne; pas de crème, pas de beurre, pas de boîtes. À l’automne, l’appel de la forêt résonnait chez les travailleurs et fermiers, « on montait dans le bois ». Edmond Massé obtenait alors un permis de coupe sur les limites de la compagnie Plourde et Frères; avec quelques bûcherons il coupait environ 100 000 pieds de billots de sapin et d’épinette pour alimenter sa manufacture de boîtes. Dans le langage actuel nous pouvons parler d’intégration verticale car la production allait de la coupe du bois dans forêt à la livraison dans les beurreries locales. Cette quantité ne suffisait pas pour la production, un approvisionnement supplémentaire était nécessaire. Il provenait des cultivateurs qui possédaient des lots à bois et qui répondaient l’appel de la forêt lorsqu’arrivait l’automne et l’hiver. Pour que les bûches aient un diamètre minimal mon père versait au vendeur un supplément de un dollar (1,00 $) la corde. Si mes souvenirs sont fidèles, une corde se vendait environ sept dollars (7 $) au cours des années cinquante.

Les normes de fabrication

Les normes pour la fabrication de boîtes à beurre provenaient du Ministère de l’agriculture, à Ottawa. En voici quelques-unes.

Le Ministère de l’agriculture exigeait que les boîtes proviennent exclusivement de deux essences de bois, le sapin et l’épinette. Par contre, le bouleau ou le merisier servaient à fabriquer les languettes insérées à chaque extrémité du couvercle pour le renforcer.

La dimension extérieure de la boîte était la suivante, en pouces : 14X14X11(H).

Mon père fabriquait les boîtes avec des planches d’un demi-pouce d’épaisseur, mais je crois qu’une mesure un peu inférieure
(3/8 ou 7/16 ? ) était autorisée.

Le texte qui décrivait le contenu de la boîte, sur l’une de ses façades était rédigé en anglais. Au cours des années 1950, les manufacturiers ont obtenu l’autorisation d’afficher le texte en français.

C’est dans le contexte des rencontres au Kerhulu que s’est élaborée la décision d’afficher en français. Il faut se rappeler qu’à cette époque l’anglais prédominait dans les échanges commerciaux. Les formulaires de chèque par exemple (« blancs de chèque » selon l’anglicisme) étaient unilingues et en anglais.

L’intérieur des boîtes devait être recouvert d’une couche de paraffine fin d’atténuer la senteur du bois.

Le fabricant de beurre devait tapisser l’intérieur de la boîte avec deux lisières de papier ciré avant d’y dépose le beurre en vrac.

Une boîte devait être hermétique; il fallait obturer toutes les petites ouvertures qui auraient pu laisser passer de l’air pour éviter la moisissure du beurre.

Une boîte ne pouvait servir qu’une fois pour que le beurre soit de première classe. L’utilisation d’une boîte usagée n’était autorisée que pour du beurre de seconde ou troisième classe.

Une fin abrupte

Le système de production mis en place en 1948 a fonctionné jusqu'en 1964; l’arrivée sur le marché des boîtes en carton dont l’utilisation était autorisée par le Ministère canadien de l’agriculture depuis 1962 a mis fin à ce type de production. La boîte en bois ne pouvait pas soutenir la concurrence de la boîte en carton, beaucoup moins dispendieuse. Cette autorisation a causé la fermeture de toutes les manufactures de boîtes à beurre de la Rive sud et d’ailleurs. « L'entreprise employait huit hommes au moment de fermer ses portes, en 1964 » selon Ulric Lévesque, page 104. La décision d’autoriser l’usage de boîtes à beurre en carton a été prise par ce Ministère en 1962 mais Edmond Massé en a fabriqué jusqu’en 1964, pour répondre à la demande de certains clients. On retrouve ces détails dans la section « Les moulins à scie » du site suivant :

http://www.mont-carmel.net/municipalite/economie_population.htm

À ma connaissance, quatre manufacturiers du territoire de la Rive-Sud ont fait appel au sénateur Jacques Flynn pour appuyer leur cause et tenter de contrer cette nouvelle réglementation mais sans succès. Ces manufacturiers, soit les Dionne, Roy, Massé et Chassé se réunissaient à l’occasion au Kerhulu, un grand restaurant français de rue de la Fabrique à Québec, pour s’entendre sur certaines pratiques commerciales. Leur nom reviendra plus loin.

Ailleurs sur la Rive-Sud

Saint-Mathieu de Rioux

Selon http://fr.wikipedia.org/wiki/Saint-Mathieu-de-Rioux la fabrication des boîtes à beurre est fortement associée à la municipalité de Saint-Mathieu de Rioux où on y a assemblé manuellement plus de 11 000 boîtes en 1906-1907 (année de naissance d’Edmond Massé). Les frères Dionne, avec une production annuelle de 300 000 à 400 000 unités auraient été les plus importants fabricants au Canada d’après
http://st-mathieu-de-rioux.ca/documents/Presentation.pdf
.

Trois-Pistoles

Dans la desserte de Rivière-Trois-Pistoles un monsieur Philippe Malenfant a fabriqué des boîtes à beurre, entre 1922 et 1926, selon le site.
  http://www.histoirequebec.qc.ca/publicat/vol2num2/v2n2_15m.htm
Ces boîtes pouvaient contenir 50 livres de beurre, selon la même source. Si cette information est exacte, on peut se demander en quelle année la boîte contenant 56 livres est devenue la norme. Mon père ne m’a jamais parlé d’un format inférieur à celui que j’ai connu. Monsieur Malenfant a fermé boutique à l’été 1926, faute de débouchés pour ses boîtes à beurre (ibidem).

À Saint-Cyprien (Rivière-du-Loup)

Pendant les années cinquante un monsieur Roy exploitait une fabrique de boites à beurre à Saint-Cyprien. D'après mes souvenirs, ce fabricant a débuté ses activités après mon père, soit vers 1950. Malheureusement, je n’ai trouvé, aucune information à son sujet sur la toile, ce qui ne signifie pas qu’il n’en existe pas.

Sainte-Marie en Beauce

Au cours des années cinquante les Chassé exploitaient à Sainte-Marie de Beauce une fabrique de tissage et une fabrique des boites à beurre. L’industrie des Chassé est la seule qui parallèlement à la fabrication des boîtes, n’œuvrait pas dans le domaine du bois. Je n’ai trouvé aucune information à leur sujet sur la toile ; s’il en existe ces informations m’ont échappé. Je me souviens cependant que leur commerce était en activité à la même période que celui de mon père.

Saint-Honoré en Beauce

Parmi les des premières industries locales à Saint-Honoré, la scierie Blais faisait le sciage du bois mais s’est spécialisée dans la fabrication de boîtes à beurre, selon
http://sthonoredeshenley.com/upload/sthonoredeshenley/editor/asset/LC_Nos%20industries.pdf qui ne mentionne aucune date mais précise que la production a pris fin avec l’arrivée de nouveaux contenants. Sans connaître l’année du début de ses opérations, nous savons que cette industrie a produit des boîtes à beurre jusqu’en 1962 environ.

À Victoriaville

En 1942, l’année où mon père a fait l’acquisition de son commerce, la Coopérative Fédérée de Québec a mis sur pied une manufacture de boîtes à beurre, selon http://shgv.ca/150ans/150-02.HYPERLINK "http://shgv.ca/150ans/150-02.htm"htm.
On y précise que cette entreprise fabriquait aussi des boîtes à fromage, se spécialisait dans le déroulage du bois et employait 80 employés.

À ma souvenance, la Coopérative fédérée de Québec ainsi que la Canada Packers devenue Aliments Maple Leaf Inc. achetaient le beurre en vrac livré dans les boîtes en bois par les fabricants locaux de beurre. Ces grossistes sortaient le beurre des caisses et le remoulaient en format d’une livre pour le mettre ensuite sur le marché.

EN CONCLUSION

L’industrie des boîtes à beurre en bois, présente sur la Rive Sud du Saint-Laurent dès le début du XXème siècle (1906), s’est graduellement développée et a connu son apogée pendant la période d’après-guerre, jusqu’en 1962. Selon moi, cette croissance était reliée à celle de l’industrie laitière et à l’amélioration des procédés de fabrication. Parallèlement la consommation du beurre a augmenté; les coupons nécessaires à son achat n’étaient plus requis après la guerre et les capacités financières des familles étaient plus élevées. Ce sont des hypothèses à vérifier.

Il n’a donc fallu qu’une simple règlementation pour mettre fin abruptement à une industrie quasi sexagénaire. Mais derrière l’adoption d’un règlement, il y a toujours des forces en jeu. Peut-on penser à celles des papetières et à leur influence sur cette décision?

 

Martin Massé
http://www.martinmasse.ca/

 

 

Quelques photos prises par Martin Massé à Mont-Carmel en 1957

 
 

 
 

 
 

 
 

 
 

 
 

 
     
 

Conception et réalisation
Rosaire Dionne

 
 

 
   

03-01-2013=480